Bénédictines de Sainte Bathilde

L’esprit d’Assise par le Cardinal Roger Etchegaray

dimanche 3 janvier 2010

L’expression est de Jean Paul II. Depuis le 27 octobre 1986, cet "esprit" s’est répandu un peu partout, il demeure vif dans la force de son jaillissement.

Je ne vais pas jouer au vieux jardinier. Mais, ayant été témoin émerveillé de sa germination dans la pensée du Pape et artisan privilégié de son éclosion, j’ose dire que j’ai senti ce jour-là battre le coeur du monde. Il a suffi d’une brève rencontre sur une colline, de quelques paroles, de quelques gestes, pour que l’humanité déchirée redécouvre dans la joie l’unité de ses origines. Lorsque, à la fin d’une matinée grise, l’arc-en-ciel a paru dans le ciel d’Assise, les chefs religieux rassemblés par l’audace prophétique de l’un d’entre eux Jean Paul II, y ont vu un appel pressant à la vie fraternelle : personne ne pouvait plus douter que la prière avait suscité ce signe visible de la connivence entre Dieu et les descendants de Noé. A la cathédrale San Rufino, quand les responsables des Eglises chrétiennes se sont donnés la paix, j’ai vu des larmes sur certains visages et non des moindres. Devant la basilique San Francesco où, transi par le froid, chacun semblait resserrer le coude-à-coude final (Jean Paul II était près du Dalai Lama), quand de jeunes juifs ont pris d’assaut la tribune pour offrir des plants d’olivier d’abord à des musulmans, je me suis surpris en train d’essuyer des larmes sur mon propre visage.

Si j’évoque avec émotion cette Journée d’Assise, c’est parce que j’avais conduit obstinément sa laborieuse préparation entre Charybde et Scylla, avec l’aide du Conseil Pontifical pour l’Unité des Chrétiens et du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux. Nous n’avions derrière nous aucune référence historique, devant nous aucun point de repère. Comme disent les exégètes, la rencontre a été une sorte de "hapax" et le restera sans doute, unique dans son originalité et son exemplarité. L’angoisse de la paix entre les hommes et entre les peuples nous poussait "à être ensemble pour prier mais non à prier ensemble" selon l’expression du Pape, dont l’initiative, malgré son souci d’éviter jusqu’à toute apparence de syncrétisme, ne fut pas alors comprise par certains qui avaient peur de voir se diluer leur spécificité chrétienne.

Assise a fait faire un bond en avant extraordinaire de l’Eglise vers les religions non chrétiennes, qui nous paraissaient jusque là vivre dans une autre planète malgré l’enseignement du Pape Paul VI (sa première encyclique "Ecclesiam Suam ") et du Concile Vatican II (Dédaration "Nostra Aetate "). La rencontre, voire le choc des religions, est sans doute un des plus grands défis de notre époque, plus grand encore que celui de l’athéisme. Je ne reviens jamais de certains pays à domination musulmane, bouddhiste ou hindoue, sans me demander avec acuité : qu’a voulu faire Dieu avec Jésus-Christ quand je vois le christianisme si réduit ou même se réduire de plus en plus proportionnellement parlant dans un continent en pleine explosion démographique comme l’Asie ? Une telle interrogation est bien salutaire, car elle concerne la question fondamentale du salut ; elle est le fer de lance qui purifie et fortifie nos raisons d’être chrétiens.

Assise a été le symbole, la mise en scène de ce que l’Eglise doit être par vocation propre dans un monde en état flagrant de pluralisme religieux : confesser l’unité du mystère du salut en Jésus-Christ. Quand Jean Paul II a essayé de rendre compte aux cardinaux et aux membres de la Curie de ce qui s’était passé à Assise, il a prononcé un discours qui me semble le plus éclairant pour la théologie des religions (22 décembre 1986). Insistant sur le mystère d’unité de la famille humaine fondé tout à la fois sur la création et la rédemption en Jésus-Christ, il a dit : "Les différences sont un élément moins important par rapport à l’unité qui, au contraire, est radicale, fondamentale et déterminante". Assise a ainsi permis à des hommes et à des femmes de témoigner d’une authentique expérience de Dieu au coeur de leurs propres religions. "Toute prière authentique, ajoutait le Pape, est suscitée par l’Esprit Saint qui est mystérieusement présent dans le coeur de tout homme".

Assise, c’était il y a dix ans. Aujourd’hui, des croyants de toutes religions, des communautés, à l’exemple d’Elisée recevant le manteau d’Elie, se revêtent de "l’esprit d’Assise". "L’esprit d’Assise" plane au-dessus des eaux bouillonnantes des religions et crée déjà des merveilles de dialogue fraternel. Qu’en sortira-t-il en l’An 2000 ? Le Pape Jean Paul II dans sa Lettre "Tertio Millennio adveniente " trace des jalons précis pour le Grand Jubilé ; il n’oublie pas les religions non chrétiennes, spécialement les juifs et les musulmans qui, comme les chrétiens, se réclament de la descendance d’Abraham. Il souhaite "des rencontres communes dans des lieux significatifs pour les grandes religions monothéistes" (n. 53). Pour quoi faire ? Simplement pour que tous les croyants puissent participer "à la joie de tous les disciples du Christ" (n. 55). Un jubilé est fait... pour jubiler !

L’Eglise se réjouit du salut qu’elle ne cesse d’accueillir et elle invite toute l’humanité à entrer dans la danse. C’est fou — de la folie de Dieu — ce que "l’esprit d’Assise" peut inventer à la suite des Anges qui chantaient la nuit de Noël : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et Paix sur le terre aux hommes qu’II aime" !

"Esprit d’Assise", descends sur nous tous !

Card. Roger Etchegaray

 
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