Bénédictines de Sainte Bathilde

Méditation sur le nom d’Ananie

mercredi 11 novembre 2015

Méditation de Mère Loyse pour les Ananistes de la session 2015

L’ESPRIT de la session

Une grande plongée spirituelle, centrée sur la Parole de Dieu et vécue en corps fraternel : telle est la proposition offerte à des moines et moniales, déjà mûrs dans leur chemin communautaire ! On peut dire aussi : faire l’expérience que former commence par se laisser d’abord transformer, et donner exige qu’on sache aussi recevoir….

Nous venons d’horizons variés et nous nous sommes mis en route. Et nous voilà réunis, chacun porteur d’une parole propre : expériences et cultures très diverses, continents différents, etc. Nos différences n’ont pas à être réduites, car elles sont des apports mutuels qui vont colorer l’expérience à laquelle nous sommes conviés. Nous nous mettrons à l’écoute : du Christ et son mystère, des frères et sœurs, de notre moi profond.

Partir, écouter, creuser…

LE NOM

Une grâce

Pourquoi ce nom ? Nous connaissons tous le nom d’Ananie dans les Actes des Apôtres, mais nous n’avons peut-être jamais réalisé qu’il n’y a pas moins d’une vingtaine de personnages bibliques qui portent ce même nom, signifiant « Yah fait grâce » (comme Jean) !

Rien que cela est déjà significatif, si l’on pense qu’une bonne formation au sein de la vie communautaire est une des plus grandes grâces dont on puisse bénéficier au monastère. Cette grâce qui nous est offerte de mille façons, nous devons la transmettre à ceux et celles qui nous suivent, et cela quelle que soit la responsabilité ou la tâche qui nous est confiée.

En plus du grand-prêtre qui porte ce nom, les Actes des Apôtres mentionnent encore deux ‘Ananie’ : un mauvais et un bon. L’un et l’autre peuvent nous inspirer, même si le nom donné à notre programme de formation nous renvoie au bon, heureusement. Mais il faut parler des deux. On pourrait dire que l’un est le contre-modèle du disciple, l’autre l’icône du « formateur ». Le premier nous avertit, le second nous accompagne.

ANANIE, L’ANTI-DISCIPLE

Le premier Ananie est l’époux de Saphire (Ac 5,1-10). Saint Benoît les mentionne explicitement l’un et l’autre pour mettre en garde les artisans du monastère contre la fraude ou la malhonnêteté dans les transactions commerciales. Qui oserait dire que cela ne nous concerne pas ? Le petit récit qui raconte leur triste aventure fait suite à l’une de ces descriptions de la communauté chrétienne primitive où notre vie cénobitique puise son inspiration et son modèle : « La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun….parmi eux nul n’était dans le besoin ; car tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins » (Ac 4,32.34-35). Ananie, comme Barnabé et d’autres, vend sa propriété pour en partager le prix avec les indigents. Il fait le choix de l’amour fraternel et de la solidarité, le choix libre de la désappropriation, pour « rendre témoignage à la résurrection du Seigneur Jésus ». Comme nous. Mais, avec la complicité de sa femme, il soustrait secrètement au prix offert à la communauté une part qu’il garde pour lui-même. L’apparence qu’il donne ne correspond pas à la réalité. Il « fait semblant ». Il sauve la face. Mieux aurait valu ne rien vendre et ne rien partager plutôt que de poser un geste hypocrite, qui ment non seulement aux hommes, mais à Dieu. Saint Pierre démasque et dénonce vigoureusement ce mensonge. La sanction est terrible : Ananie tombe mort ! Sa femme, interrogée par Pierre, confirme le mensonge et tombe morte, elle aussi. Quel que soit l’événement concret qui a pu se produire, le fait de leur mort est avant tout symbolique. Il signifie qu’il y a une incompatibilité radicale entre le mensonge, le faux-semblant, la façade et la vie des disciples du Christ. La mort d’Ananie et de Saphire n’est pas tant un châtiment que la conséquence visible, foudroyante, d’une attitude mortifère. Le mensonge introduit la mort dans la communauté de ceux qui prétendent témoigner de la Vie. Il tue ceux qui y cèdent. Ananie et Saphire sont ensemble le contre-modèle de ces faux cénobites, complices dans leur hypocrisie, qui ruinent la communauté et se ruinent eux-mêmes. Ils nous éclairent et nous montrent la voie à ne pas suivre, tant pour nous-mêmes que pour ceux et celles dont nous avons la responsabilité : les jeunes en formation, nos frères ou nos sœurs, les laïcs qui nous entourent, tous ceux avec lesquels il nous arrive de traiter des affaires…. La droiture est un critère absolu du comportement comme du discernement chrétiens.

ANANIE, L’ICONE

Le deuxième Ananie est une icône (Ac 9,10-19 ; 22,12-16) : il est ce chrétien de Damas, juif pieux fidèle à la Loi, envoyé par le Seigneur pour rendre la vue à Saul après sa vision du Christ ressuscité. Disciple du Christ, enraciné dans la tradition juive, Ananie est l’initiateur de Paul à la vie dans le Christ. Il le confirme dans sa vocation, le libère de son aveuglement et lui communique l’Esprit en lui imposant les mains. Il l’introduit dans la communauté des disciples par le baptême et la participation au repas du Seigneur.

Le rôle d’Ananie auprès de saint Paul ressemble à celui du maître des novices avec ses novices. Il éclaire aussi la responsabilité de ces « frères de bonne réputation et de sainte vie » auquel saint Benoît prévoit que l’abbé « puisse en toute sécurité partager son fardeau » (RB 21,1-3). Il contient en tout cas pour nous bien des enseignements.

Un appel qui rencontre des objections

Ananie ne s’est pas mis lui-même sur la route de Paul ; c’est le Seigneur qui l’y a mis et, comme toujours, pas sans objections de sa part. Disponible à l’appel du Seigneur, il n’a cependant pas manqué d’exercer son discernement et son jugement humains. Il a fait valoir devant Dieu tout ce qu’il savait de Saul, de son passé, de son fanatisme, de la peur qu’il suscitait ; il a pesé tous les obstacles à sa mission avant de céder à l’ordre de Dieu et de rejoindre celui que le Seigneur lui confiait. Un maître des novices ne prend pas possession de ses novices. Il répond à un appel qui le met au service de leur vocation ; une vocation dont il n’est pas le « maître ». Saint Benoît ne recommande-t-il pas de ne pas accorder facilement l’entrée à celui qui se présente au monastère ? Quant au moine responsable d’un office, il ne prend pas davantage possession de sa charge ; il connaît ses limites et « s’estime comme un ouvrier incapable et indigne d’y réussir » (RB 7,49). Bien plus, « s’il venait à s’enorgueillir en se persuadant qu’il apporte quelque profit au monastère », on irait jusqu’à lui en interdire l’exercice (57,1-3), son assurance étant considérée comme un indice d’incapacité ! Saint Benoît ne plaisante pas avec l’évangile…

Avant d’apprendre l’obéissance aux novices ou de l’attendre des autres, chacun doit commencer par obéir lui-même. Ananie, sans l’ordre du Seigneur, n’aurait jamais accepté Paul dans la communauté !

Un don de Dieu pour donner sens et faire agir

Pendant qu’Ananie parlemente avec le Seigneur, Paul, lui, est en prière. Ce n’est pas lui qui choisit Ananie. Ananie lui est donné par Dieu, il le reçoit. Saul est aveuglé, totalement absorbé par l’expérience bouleversante qu’il vient de faire sur le chemin de Damas. En attente de ce qu’il « doit faire ». Ananie le lui révèlera, non pas par sa propre inspiration mais en étant ouvert et lui-même obéissant à ce que Dieu lui a révélé, en dépit de toutes ses craintes : « Cet homme m’est un instrument de choix pour porter mon nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites. Moi-même, en effet, je lui montrerai tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon nom. » Ananie ne commande pas la destinée de Paul ; il l’assiste, il la met sur les rails, il rend possible sa réalisation. Le formateur et le formé partagent la même obéissance. Le premier transmet au second un projet qui les dépasse tous les deux. À Saul, Ananie déclare : « Le Dieu de nos pères t’a prédestiné à connaître sa volonté, à voir le Juste et à entendre la voix sortie de sa bouche ; car pour lui tu dois être témoin devant tous les hommes de ce que tu as vu et entendu. Pourquoi tarder encore ? » (Ac 22,14-15). « Pourquoi tarder encore ? » : le formateur interprète les événements, il stimule, provoque à agir, mais jamais de sa propre initiative. Son discernement consiste à se faire lui-même docile au projet de Dieu sur celui à qui il est envoyé. La docilité n’est jamais facile : ni pour le formateur ni pour le formé. Ni pour le responsable, ni pour les frères ou les sœurs impliqués dans l’exercice de l’obéissance. Pour tous, il faut un dépassement : le formateur se met au service de la vocation d’un autre, qui bouscule ses propres vues ; le formé accepte la contradiction et la souffrance. Comme un père, le cellérier se met au service des besoins de chacun, si différents ; il donne une bonne parole s’il ne peut rien donner d’autre (RB 31,14) ; les frères, eux, acceptent le jeu de la désappropriation et de la liberté (34,1 ; 55,7), « contents de ce qu’il y a de plus commun et de moindre » (7,49). Ananie sera pour Paul, de la part de Dieu, le révélateur du sens de ce qu’il aura à souffrir car toute épreuve cache son mystère. Toute responsabilité confiée au sein du monastère nous engage à porter et soutenir nos frères sur le chemin de Pâques.

Se compromettre personnellement

Même en se voulant docile à un projet qui ne lui appartient pas - le projet de Dieu -, le responsable d’une charge communautaire ne transmet pas, comme mécaniquement, des objets ou un enseignement extérieur qui lui reste complètement étranger. Non, le véritable responsable se donne lui-même. Le formateur s’engage personnellement dans la formation qu’il dispense. Il transmet non seulement une doctrine, des observances, mais il partage ses propres convictions. Il se compromet. Ananie est « un juif pieux, fidèle à la Loi, dont la réputation était bonne auprès de tous les juifs qui habitaient là. » (Ac, 22,12). Saint Benoît demande avant tout au cellérier, à l’infirmier, à l’hôtelier et au portier d’être ‘craignant Dieu’ (31,2 ; 36,7 ; 53,2 ; 66,4).

On ne peut donner que ce que l’on a. Le formateur précède, sur le chemin, des novices qui le dépasseront. Paul ira plus loin qu’Ananie dans la découverte du Juste et la compréhension de la Parole. Mais sans lui, il n’aurait pas pu comprendre ou interpréter ce qui lui était arrivé. Sans lui, il serait resté dans son aveuglement. Le formateur aide à voir clair à la lumière de ce que lui-même a reçu de Dieu dans son itinéraire personnel. En se choisissant des collaborateurs, l’abbé n’honore pas leur ancienneté ou leur savoir-faire ; il cherche à s’appuyer avant tout sur « le mérite de leur vie et la sagesse de leur doctrine » (21,4) ; on pourrait dire : sur leur sérieux et leur authenticité. Nous savons par expérience que rien n’est plus porteur que « les exemples des anciens » (7,55)…

Le Maître de la formation

Voilà quelques traits pour montrer que la figure d’Ananie nous est apparue comme un phare à projeter sur notre parcours de formation, tandis que l’autre Ananie restera toujours l’exemple à ne pas suivre. Le seul maître de la formation, c’est Dieu lui-même, le Christ, son Esprit-Saint. Le formateur est novice à son écoute, à la fois en lui-même et en celui qui lui est confié, pour aider ce dernier à faire à son tour ses premiers pas sur le chemin de l’écoute et du témoignage. Tout responsable est d’abord disciple, attentif au Seigneur en ceux qui dépendent de lui, préoccupé avant tout d’honorer ou de servir le Christ en chacun. Peut-être pourrons-nous, au cours de ces trois mois, nous confronter de temps en temps à l’image d’Ananie pour évaluer et, au besoin, réajuster nos manières de penser ou de faire. Puisse Ananie être le guide de notre chemin !

 
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