Bénédictines de Sainte Bathilde

Séjour au Vietnam en janvier 2010…

vendredi 2 avril 2010

Mère Fabienne, Prieure du monastère de Saint-Thierry nous partage sa visite à nos Soeurs du Vietnam, au mois de janvier dernier.
Faut-il parler de séjour au Vietnam ? C’est beaucoup dire ! Il s’agit plutôt d’un séjour à Thu-Duc, dans notre maison de Ho-Chi-Minh-Ville, que l’on nomme toujours Saigon, dont je n’ai bougé que pour aller dans trois autres monastères, et une petite excursion à la cathédrale et dans une pagode non loin du monastère.

Oui, j’ai essentiellement vécu ces trois semaines sur les 2 ha de Thu-Duc, où vivent nos 75 sœurs et 20 à 40 retraitants… Je ne peux donc pas parler du Vietnam, mais dire la grâce de vivre immergée dans une communauté, bénédictine certes, mais typiquement vietnamienne.
C’est une grâce d’être accueillie comme une sœur au milieu de ses sœurs, alors que l’on ne parle pas la langue, que l’on ne connaît pas us et coutumes…
Très belle expérience d’être dans la peau de l’étrangère, dans la peau de celle qui ne sait pas, ne comprend pas, a tout à apprendre… Cela suscite une grande admiration intérieure pour chacune de nos sœurs qui vivent ce dépaysement au milieu de nous en France !

Visite canonique
J’allais à Thu-Duc pour le service de la visite canonique, envoyée par la présidente de notre congrégation, Mère Béatrice.
Tous les trois ans environ, chaque communauté fait le point sur sa vie communautaire, les questions, les enjeux, le gouvernement, etc. C’est ainsi qu’avec Frère André Quang, de Thien Binh, co-visiteur, et traducteur (les deux-tiers de la communauté ne peut s’exprimer aisément en français), nous avons rencontré tour à tour toutes les professes et novices de deuxième année, plus de cinquante sœurs.
Ensuite, nous avons rencontré les plus jeunes, en groupe. Chaque sœur a préparé ce qu’elle voulait partager, ce qui lui semblait important, ce qui lui posait question, etc.
Nous avons écouté, posé des questions… C’est une très belle expérience de confiance qui se vit. En diverses rencontres, nous avons ensuite restitué les points forts et les questions pour que la communauté puissent y réfléchir, prendre des décisions, évoluer.
Cela nous a pris une semaine, et j’ai pu ensuite poursuivre les rencontres avec le conseil, le chapitre, et les sœurs qui le souhaitaient, pour la formation, le discernement, l’économie, la musique…

Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est de me sentir très vite « chez moi »… Et pourtant, on est vraiment « ailleurs » !
Ailleurs
La langue, bien sûr, une langue à tons, avec des mots monosyllabiques. Nous avons piqué de bons fou-rires… Un midi, je suis arrivée en retard au repas, et tout le monde m’attendait (70 personnes en silence…). Me souvenant du vocabulaire que S M Pascale (notre sœur vietnamienne en séjour à St-Thierry) m’avait donné, j’ai voulu demander pardon, et j’ai dit « Loi Xin ». S M Pascale vous dira que c’est « Xin Loi » qu’il faut dire ! Alors le soir, quand je cherchais comment dire « merci », M. Agnès m’a soufflé « On Cam »…au lieu de « Cam on »…Tout le monde a ri, moi y compris !
Tout l’Office est en vietnamien, et elles chantent parfois avec l’accompagnement de la cithare vietnamienne et de l’orgue : c’est splendide, sur de très belles mélodies et rythmes.
Il y a encore beaucoup de travail à faire, car elles ont peu d’antiennes mises en musique : en semaine, elles lisent les antiennes. Avec un psautier en vietnamien et un en français pour suivre, je pouvais psalmodier avec elles (grand avantage d’avoir la même écriture… même si les prononciations diffèrent : le vietnamien est très « mouillé »… pas du tout évident à bien entendre et prononcer). Comme les hôtes me voyaient suivre tout l’Office et la messe (elles m’avaient fait un livret bilingue pour l’eucharistie), il y a trois jeunes filles, ne parlant ni le français ni l’anglais, qui n’arrivaient pas à comprendre que je ne comprenais pas ce qu’elles me disaient en vietnamien… et elles insistaient… j’ai fini par me plonger dans un bouquin pour clore l’entretien !

Oui, je me suis vraiment sentie chez moi dans cette communauté. Bien sûr, la structure de la vie monastique reste la même… les offices, la prière, la Lectio, le travail, les services, les repas, les réunions…. On s’y retrouve aisément. Je pense que je me suis sentie à l’aise aussi à cause de la simplicité de la vie, de la qualité de l’Office, de l’ouverture à l’autre et aux hôtes. Vraiment un air de famille avec ce que nous vivons à St-Thierry.

J’ai aussi découvert les charmes de la culture vietnamienne…

- cette attention constante à l’aînée, à l’autorité : je n’ai guère fait la vaisselle, ayant toujours une jeune sœur pour me prendre ma vaisselle des mains ; et puis les petits en-cas en milieu de matinée et après-midi…
- le sourire qui est une seconde nature (!) , mais qui n’empêche pas les vrais dialogues, le discernement de ce qui va et ce qui ne va pas ; -l’art de se contenter de peu, dans ce mouchoir de poche qu’est le monastère : elles manquent vraiment de place, tant pour les cellules que dans la chapelle, où elles réservent une bonne place aux hôtes nombreux (entre 60 et 80 en semaine, 150 à 200 le dimanche à 7h00) qui viennent participer à l’eucharistie
- la cuisine vietnamienne avec la soupe à tous les repas, le riz, bien sûr, et la viande ou le poisson découpés en petits morceaux… les crevettes grillées, les nems parfois… Un vrai délice tous les jours, même si tout est assez simple, cuisiné sur un feu (non pas de bois, car il y en a peu, alors on brûle les feuilles, la paille de riz, etc…quel travail !)
- l’harmonie des lieux, dans une vraie sobriété et une unité d’ensemble qui est très belle.
… et tant d’autres choses !

Je suis donc peu sortie du monastère, mais quelques impressions se fixent en allant à Loc Nam, la fondation de Thu-duc, commencée il y a 13 ans, et où elles sont 16 à vivre, bientôt une vingtaine. En fait, dans le nombre, il y a environ 8 jeunes stagiaires qui séjournent trois mois à Loc Nam à tour de rôle, pour aider au discernement de leur vocation (il est plus facile de voir la manière de vivre d’une jeune dans un groupe de 15-20 qu’au milieu des 75 de Thu-Duc !)

Loc Nam
Sur la route, quelques impressions :
- beaucoup d’églises très visibles le long de la route, et beaucoup de statues de la Vierge Marie ou du Sacré-Cœur, sur le pignon des maisons, bien en vue. Cela ne laisse pas de surprendre dans ce pays.
- Il y a d’ailleurs des stations dans les quartiers, où les gens se rassemblent le soir pour prier le chapelet : des espaces à ciel ouvert, où peuvent se tenir 200 personnes. Il y a d’ailleurs le même phénomène chez les bouddhistes : beaucoup de pagodes dans le centre de Thu-Duc, et elles sont remplies paraît-il le soir entre 20h00 et 21h00. Dans la journée aussi, on trouve sans arrêt des gens à prier, tant dans les églises que dans les pagodes.
Autre impression curieuse : très peu d’enfants dans les rues… Où sont-ils ? En fait, je suis très peu sortie, et je pense que la plupart des enfants, surtout aux heures où j’étais dehors, étaient en classe. J’ai donc tendance à penser que la scolarisation, en ville surtout, est très forte. Par contre, en allant à Loc Nam, où la population est surtout montagnarde, j’ai vu beaucoup plus d’enfants, et les sœurs m’ont effectivement confirmé qu’ils vont très peu à l’école. Le curé de leur région a appelé des sœurs Amantes de la croix à venir s’installer pour ouvrir une école pour les montagnards. Il faut bien sûr des autorisations. Les enfants sont peu à l’école, et je suis tombée nez-à-nez avec quelques-uns d’entre eux un matin où je méditais le long de la rivière qui longe le monastère de Loc Nam : trois jeunes garçons torses nus, avec leurs filets sur le dos, bien bronzés, presque noirs, qui se jetaient allègrement dans le cours d’eau pour gagner l’autre rive et poser leurs filets entre les rochers…
Autre étonnement : les gens se saluent très peu, même en pleine campagne comme à Loc Nam, pas même un sourire. Je n’ai pas pu interroger nos sœurs pour savoir si c’était habituel, ce que cela signifiait, si l’on avait une autre façon de signifier à l’autre qu’il existe…
Un environnement qui m’a beaucoup rappelé l’Afrique : climat de même type, humide et chaud, comme à Toffo, des plantes tropicales, les petites boutiques le long des routes pour vendre trois fruits et quelques légumes… mais le contraste aussi d’un pays qui s’industrialise, avec des moyens assez importants pour les constructions de bâtiments ou de routes, un pays qui compte avec le tourisme, et les stations le long des routes n’ont rien à envier à celles de nos autoroutes… j’avoue avoir apprécié ce confort !!

Encore une image qui me revient, dans une pagode : nous rencontrons un jeune moine qui se met à notre service pour nous faire visiter les lieux et répondre à nos questions. Lui-même est entré à 9 ans au monastère, parce que « ce monde ne l’intéresse pas »… Il a 16 ans. Ils sont une centaine de moines à cet endroit, de tous âges, des moines qui demeurent (ce n’est pas du monachisme temporaire ici). Pendant que nous entrons dans la pagode, deux moines et un « laïc » prient devant le bouddha, à voix haute. Un autre moine (25 ans ?) pendant ce temps astique en long et en large le bouddha, qui doit bien faire 5 ou 6 mètres de haut. Il astique et il astique, pendant que les autres prient, et nul n’a l’air de trouver cela gênant. Il astique et il astique… avec son walkman dans les oreilles. Qu’écoute-t-il ? Un enseignement, de la musique religieuse… autre chose ??? Nous sommes bien ailleurs, et dans le même monde, n’est-ce pas ?

Oui, il y aurait beaucoup à dire, de choses qui se sont imprimées en moi, parfois difficiles à mettre en mots. C’est vrai que j’ai été séduite par ce peuple, cette culture, impressionnée par la proximité et la distance entre nous, heureuse de découvrir la musique vietnamienne, étonnée de voir l’impact de la musique « américaine » ou disons « moderne, occidentale » sur l’expression musicale religieuse. C’est l’un des défis de la société vietnamienne aujourd’hui : s’ouvrir à la modernité sans perdre son identité…
Et comme le disent les sœurs : ce que le communisme n’a pas réussi en 50 ans, le consumérisme le réalise en quelques années…
Pour nos sœurs aussi, le défi est là : les jeunes filles, même celles qui viennent du fond de la campagne, sont touchées par l’évolution de la société. Le mode de transmission de la tradition s’en trouve questionné, un peu battu en brèche, comme chez nous. Cela nous invite à creuser les fondements de la vie monastique, de la vie chrétienne, afin de tenir ferme ce qui doit l’être, et d’être capables de lâcher ce qui n’est pas essentiel.
Nous avons ainsi un dialogue instructif et stimulant à vivre entre nos communautés, entre nos sociétés, ce que nous allons vivre au cours du chapitre général qui nous rassemblera en septembre-octobre prochains, venant de nos communautés, des 3 continents et 4 pays représentés…

 
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